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425 - Commun : quels espaces, quels horizons en dehors de l’État et du marché?

Le jeudi 11 mai 2017

La notion de « commun » cristallise depuis plusieurs années un ensemble de réflexions en sciences sociales extrêmement fécondes qui s’inscrivent aussi bien dans le champ de l’économie politique que dans celui du droit, de la sociologie ou de la science politique. Qu’elles s’organisent autour de l’eau, des logiciels libres, de la pratique démocratique ou du vivant, d’autres façons de vivre ensemble, par-delà le marché et l’État, apparaissent aujourd’hui en alternative au système capitaliste. Ce sont ces nouveaux espaces de pratique et horizons de réflexion, ces autres manières d’aborder et de penser la vie en commun que la notion invite à investiguer. Rencontrant un intérêt croissant tant au sein de la société civile que dans le monde universitaire, le commun permet ainsi de réfléchir de manière constructive à la crise sociale, politique et écologique traversée par les sociétés contemporaines en situant d’emblée les sciences sociales sur le terrain positif de la proposition. Dans cet esprit, ce colloque entend explorer les nouveaux espaces et horizons du commun à partir d’approches autant théoriques qu’empiriques.

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Colloque
Section 400 - Sciences sociales
Responsables
Université Paris Diderot (Paris 7)
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Avant-midi
09 h 00 à 11 h 00
Communications orales
Écologie, biopolitique et société
Batiment : (L) LEACOCK
Local : (L) 14
09 h 00
Mot de bienvenue
10 h 15
Discussion
10 h 45
Pause
09 h 55
La politique du vivant comme monde de l’« en-commun » chez Achille Mbembe
Guillaume G. Poirier (UdeM - Université de Montréal)

Au travers d’une lecture de Foucault faisant prédominer le concept de performativité, je voudrais considérer les déplacements récents de la notion de biopouvoir opérés notamment par les études portant sur l’esclavagisme et la mutation de la domination  masculine qu’a encourus le premier capitalisme. L’analyse historique de la chasse aux sorcières de Silvia Federici pose en effet que le passage, découvert par Foucault, d’un régime du droit de tuer à un ordre biopolitique administrant les forces vitales d’une population répond en fait à des problèmes d’accumulation et de reproduction de la force de travail, problèmes générés suite aux nombreuses attaques d’un pouvoir par la mort contre les savoirs reproductifs des femmes. De même, l’exemple du colonialisme et de l’esclavagisme moderne montre assez bien comment le goût génocidaire a été l’envers d’une politique du vivant. Dans la lignée de cette critique postcoloniale du biopouvoir, je voudrais finalement proposer une réflexion sur le projet récent d’Achille Mbembe qui vise une généalogie du commun au travers «d’une politique du vivant par-delà  l’humanisme», position cherchant à penser nos relations sur la base d’une réciprocité, d’une vulnérabilité et d’une finitude communes. Il s’agirait donc de reconnaitre la nécessité de réanimer une mémoire collective pour pouvoir imaginer un monde commun, geste qui entretient une affinité avec la pensée de Fanon, pour qui l’humanité commence par la capacité primordiale de se laisser affecter par autrui et implique l’établissement d’une relation de soin. Mbembe pose donc la question de savoir s’il nous est possible de rencontrer l’Autre d’une autre manière que sous le mode de l’objet instrumental, et vise par-là une politique du monde de l’en-commun et du semblable, par opposition aux démocraties de la «juxtaposition des singularités» ou de l’intégration des différences.

Résumé
11 h 00 à 12 h 30
Communications orales
Coopération, autogestion et démocratie
Batiment : (L) LEACOCK
Local : (L) 14
11 h 00
La coopération de consommation, tentative de réencastrement par le commun
Marion SIRIEIX (UQAM - Université du Québec à Montréal)

La notion de ré-encastrement, et plus largement le processus de « démarchandisation », ont souvent été pensés, comme l'apanage du secteur public, l’État devant en être l'acteur et le moyen1. Si cette mission étatique est aujourd'hui nettement remise en cause par les processus de néo-libéralisation2, les concepts polanyiens perdurent et continuent d'être des ressources fortement heuristiques pour les chercheurs qui tentent de penser le renouveau de la solidarité démocratique dans un cadre décloisonné qui n'oppose plus systématiquement privé et public, marchand et non marchand mais envisage des espaces pluriels3.  A cet égard, les récents travaux qui ont été menés autour du ou des « communs(s) »4 traduisent une effervescence conceptuelle basée sur cet héritage polaniyen qui permet d'envisager une multitude de « devenirs non capitalistes »5 dont l'actualisation du potentiel en matière de changement social représente un défi tant pour les militants qui s'y impliquent que pour les chercheurs devant en rendre compte. Le but de cette communication sera donc de présenter un groupement d'initiatives qui peuvent être interprétées comme autant de tentatives de réencastrement par le commun.
    Les tentatives pour renouveler le champ de la coopération de consommation qui émergent depuis quelques années, notamment en France, participent de cette double dynamique de réinscription de l'activité économique dans le rapport social et la régulation démocratique d'une part, et d'auto-institution du sens collectif d'autre part. Les coopératives de consommation qui ont pu être étudiées partent d'un refus des lois imposées par le marché, et tentent, en se saisissant des activités concernées (en l’occurrence le logement et l'alimentation), de mettre sur pied non seulement de nouvelles règles destinées à régir les échanges, mais également une matrice relationnelle qui s'abstrait des réflexes conférés à l'homo œconomicus calculateur rationnel et qui s'esquisse comme un «éthos réciprocitaire»6, nous mettant sur la piste d'un «être ensemble» qui se détache des logiques économiques7 et utilitariste. La production de biens, mais également les règles qui régissent les espaces de production et d'échange de ces derniers, ainsi que le vivre ensemble en leur sein sont alors repris en charge, démontés et ré-inventés par une collectivité proprement politique. On peut des lors envisager les coopératives comme productrices de commun, dont la gestion collective, basée sur la praxis démocratique, permet la production et l'échange de biens collectivement produits, tant dans leur matérialité que dans leur normativité. C'est le cas des logements construits par les coopératives d'habitants dans la région de Lyon ou en Italie pour lesquels valeurs d'usage et d'échange sont redéfinies pour empêcher toute spéculation. C'est également le but du projet La Louve à Paris, coopérative alimentaire bio et locale, dont les règles de fonctionnement visent l'échange juste, et où la consommation de chacun est bornée par les règles éthiques décidées collectivement.
    En ce sens, le projet formulé par ces coopératives de consommation, bien qu'il doive encore être concrètement mis en œuvre dans la durée et qu'il se heurte à de nombreuses dynamiques de récupération, tente d'articuler une nouvelle recherche sur la production des biens commun, à une expérimentation quotidienne de ce que pourraient être un lien social progressivement ré-encastré et procédant du commun comme praxis démocratique radicale.

Résumé
11 h 20
La communauté-de-commun, un processus post-capitaliste? L’exemple du Bâtiment 7
Anna Kruzynski (Université Concordia)

Cette présentation est une analyse de la lutte qui s’est soldée par la cession par un promoteur capitaliste au Collectif 7 à Nous d’un bâtiment industriel situé au cœur du quartier de Pointe-Saint-Charles à Montréal. Pour ce faire, je vais appliquer le concept de commun tel que proposé par Gibson-Graham, Cameron et Healy (2016; 2013), chercheur.es engagé.es du Collectif sur les économies de communauté. Plutôt que de cadrer le commun comme étant une « chose » associée à la propriété publique ou en accès libre, toujours assujetti à un processus d’enclosure (« new enclosures » : Hardt & Negi; De Angelis & Harvie), ces auteur.es préfèrent concevoir le commun comme un processus. Le verbe to common (commoning) réfère donc à cette relation conflictuelle entre êtres humains et entre êtres humains et le monde dans toute sa diversité autour de l’accès, l’utilisation, l’avantage, le soin et la responsabilité. L’exemple du Bâtiment 7 nous permettra de mieux comprendre en quoi cette manière de concevoir les communs permet d’ouvrir l’horizon des possibles, au-delà des débats capitalocentriques qui immobilisent l’extrême gauche. Je vais démontrer comment une « communauté-de-commun » diversifiée a émergé autour de cette lutte qui s’est étalée sur 9 ans et comment cette communauté a été consolidée par le processus d’élargissement des communs (commoning) mené par ces résident.es du quartier qui ont « appris à être affectés » (Latour). Je vais aussi appliquer ces concepts à la phase actuelle du projet – la création d’un mode de gouvernance démocratique et l’aménagement des lieux pour y accueillir des initiatives économiques émancipatrices, notamment un café, un brew-pub, un magasin général, une serre, une cuisine collective, un marché public, une fonderie, un espace de co-working, un CPE, une maison de naissance et un centre de santé alternative.

Résumé
11 h 40
Vers des communs du journalisme?
Loïc Ballarini (Université de Lorraine), Emmanuel MARTY (Université Nice Sophia Antipolis)

L’information doit-elle être considérée comme un bien commun ? À l’instar des idées, les nouvelles ne sont pas appropriables : c’est le travail journalistique (recueil, traitement, mise en forme…) qui en fait des productions originales caractéristiques d’un média et de sa ligne éditoriale. Simultanément et inséparablement, l’information est aussi un produit inséré dans un marché spécifique, économique et symbolique, le « marché de la discursivité sociale » (Veron, 1988). Son élaboration, coûteuse, requiert des ressources qui ont toujours été multiples et souvent croisées : vente, publicité, subventions, bénévolat.

Dans cette tension permanente entre la déontologie, qui impose de mettre l’information au service de l’intérêt général, et les nécessités économiques qui peuvent en contrarier les principes, certains médias développent depuis quelques années des solutions originales. En s’inspirant plus ou moins ouvertement des pratiques du logiciel libre, des défenseurs des communs de la connaissance et du mouvement de l’économie sociale et solidaire, ces initiatives ne s’abstraient certes pas totalement de l’État et du marché, mais s’en détachent suffisamment pour renouveler les pratiques journalistiques et la relation aux publics. Elles visent in fine à renforcer le rôle fondamental d’animation du débat public dévolu aux médias en régime démocratique et à reconquérir leur légitimité face à d’autres sources d’information, non journalistiques.

Cette communication vise à présenter un tour d’horizon de pratiques qui semblent indiquer la naissance de communs du journalisme. Il s’agit d’étudier quelques cas emblématiques (publication sous Creative Commons par La Stampa en Italie et The Conversation en France, partage de code informatique par la rédaction du Temps en Suisse, réseaux informels d’échanges entre journalistes dans l’espace francophone, projet #WeAreTwitter de rachat du réseau social par ses utilisateurs, renouveau des modèles économiques et formes juridiques de la presse en France, des coopératives au modèle associatif, en passant par l’économie sociale et solidaire ou le financement participatif) et d’analyser en quoi elles se rattachent, voire mobilisent les enjeux démocratiques propres aux communs (Aigrain 2005, Smyrnaios 2013, Dardot & Laval 2014).

Résumé
12 h 00
Discussion