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Neurosciences

Le cerveau : une matière adaptable

On sait depuis longtemps que les non-voyants de naissance perçoivent et utilisent les informations sonores de leur environnement beaucoup mieux que les voyants. Par exemple, ils s’orientent plus facilement à l’aide de sons et peuvent suivre une conversation même lorsque le bruit ambiant atteint des sommets. D’où vient une telle faculté d’entendre mieux lorsqu’on ne voit pas? Probablement du fait que, dans le cerveau des non-voyants, les centres de traitement de l’information visuelle s’ajoutent aux aires associées à l’ouïe pour interpréter les stimuli sonores.

Voilà du moins ce qu’indiquent les travaux menés sur des modèles animaux par Gilles Bronchti, spécialiste des neurosciences à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). Dans des études sur le rat-taupe, une espèce méditerranéenne totalement aveugle, M. Bronchti a déjà démontré que le cortex occipital, associé à la vision chez les mammifères voyants, s’active lors de stimulations sonores ou tactiles. Le cerveau pourrait donc mettre à contribution une zone non stimulée selon le schéma classique. « C’est une belle manifestation de la plasticité du cerveau, souligne-t-il. Nous cherchons maintenant à savoir à quel moment du développement cette réorganisation des connexions entre neurones se produit et en quoi elle consiste exactement. »

Pour ce faire, Gilles Bronchti et son équipe travaillent désormais sur une souche de souris aveugles — plus malléables en laboratoire que les rats-taupes. Les premiers mois de tests, réalisés entre autres grâce à un appui du CRSNG, ont confirmé que le cerveau de ces petites bêtes présentait les caractéristiques d’activité et de connexions neuronales désormais associées aux mammifères aveugles de naissance.

Les modifications observées touchent deux structures du cerveau. D’abord le thalamus, relais incontournable des informations sensorielles. Puis le cortex, en périphérie du cerveau, où sont acheminées toutes ces informations pour y être décodées. Là se trouvent les zones de traitement dévolues à chaque sens : le cortex occipital (arrière) accueille l’aire visuelle, alors que les aires auditive et sensitive (toucher) sont respectivement localisées sur le côté (cortex temporal) et sur le dessus du cerveau (cortex pariétal).

Dans le thalamus des souris aveugles, des chaînes de neurones servant normalement à transporter l’information visuelle sont utilisées pour acheminer l’information sonore et tactile, s’ajoutant aux voies traditionnelles. Et l’équipe de M. Bronchti a observé une indéniable activité dans l’aire visuelle du cortex de ces animaux pourtant incapables de vision.

Depuis l’automne, la recherche a pris une nouvelle tournure. Les souris sont maintenant divisées en deux groupes. Les unes resteront dans des cages individuelles normales. Les autres auront plutôt droit à une vie « enrichie » puisqu’elles seront plusieurs à se côtoyer et à communiquer entre elles, dans une cage spacieuse où la nourriture ne sera pas toujours distribuée au même endroit. Les cerveaux des souris des deux groupes seront étudiés et comparés, afin de mesurer l’influence du milieu sur la réorganisation des connexions neuronales, en plus de chercher à savoir à quel âge cette réorganisation se produit et de tenter de cerner son ampleur. Les résultats pourraient influencer les consignes données aux parents et aux éducateurs d’enfants aveugles.

Louise Desautels

Découvrir remercie le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie (CRSNG) pour son soutien financier en vue de la publication de ce texte.

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Article paru dans :


volume 24 numéro 1
janvier-février 2003

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