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Écologie, climatologie, foresterie, météorologie

Le développement durable: une utopie?

Les entreprises à l'ère de la responsabilité sociale
Un outil novateur
Des produits verts
Des certifications douteuses
Et la rentabilité?
Entre la science et l'art
Les instances publiques tardent à réagir
Une politique cadre

«Satisfaire les besoins des générations présentes sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs.» Noble maxime s'il en est une, cette devise est à la base même du développement durable. Le principe est simple et limpide, mais son application donne du fil à retordre aux entreprises, tout comme aux politiciens, aux organisations non gouvernementales ou aux simples citoyens.

Comment limiter les impacts sur l'environnement alors que la population mondiale et ses besoins ne cessent de croître? Le défi est colossal, pour ne pas dire insurmontable. «L'être humain a toujours eu et continuera d'avoir des besoins de plus en plus complexes, affirme Claude Villeneuve, biologiste et titulaire de la Chaire écoconseil à l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). Pour les combler, il faudra continuer à prélever des ressources, à les transformer et à relâcher des sous-produits dans l'environnement. La croissance zéro, ça n'existe pas.»

Sans atteindre la perfection, les entreprises et les instances politiques peuvent agir «beaucoup mieux», croit M. Villeneuve. Il suffit d'utiliser les ressources plus efficacement. «On ne peut pas faire d'omelette sans casser des œufs, mais on peut en faire une sans tordre le cou de la poule! Avant de réaliser quelque projet que ce soit, une organisation doit à tout prix se demander si l'utilisation qu'elle entend faire des ressources se situera sous le seuil de renouvellement.»

Mais le développement durable, c'est beaucoup plus que la protection des ressources naturelles et la préservation des écosystèmes. Essentiellement, pour être considéré «durable», un projet doit satisfaire à trois grands critères: la protection de l'environnement, la rentabilité économique ainsi que le respect des valeurs dominantes de la société. «Une entreprise qualifiée de verte, mais qui exploite des mineurs dans la fabrication de son produit, n'est certainement pas durable, fait valoir Jean-Guy Vaillancourt, professeur spécialisé en sociologie de l'environnement à l'Université de Montréal. La surexploitation des ressources humaines est tout aussi condamnable que la surexploitation des ressources naturelles.»

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Selon ce sociologue, les projets durables doivent assurer une équité non seulement intergénérationnelle — répondre aux besoins des générations actuelles sans compromettre ceux du futur — mais aussi intragénérationnelle. En d'autres mots, les projets doivent chercher à réduire les écarts entre les pays du Nord et ceux du Sud, entre les hommes et les femmes, entre les différentes classes sociales, entre les groupes religieux, etc. Rien de moins!

Tout comme son collègue, Claude Villeneuve croit que les projets de développement durable doivent être pensés dans une perspective intégrée qui aborde les aspects économiques et sociaux. «Par exemple, si l'on cherche à réduire le taux de chômage dans une région donnée, la création d'emplois n'est peut-être pas l'approche idéale. Cette solution contribuerait à creuser l'écart qui existe déjà entre les travailleurs et les dirigeants d'entreprises. On devrait plutôt éduquer les ouvriers afin qu'ils acquièrent les compétences requises pour combler les emplois disponibles. Les gens se sentiront davantage valorisés. En plus, la communauté prendra en main sa propre autonomie sur le plan économique. À long terme, tout le monde en sortira gagnant.»

Adopter une vision globale qui intègre les questions sociales a toutefois ses limites. Selon M. Villeneuve, les iniquités entre les différents groupes sociaux ne seront jamais complètement anéanties. «On a beau avoir toute la bonne volonté au monde, à partir du moment où un être humain se procure quelque chose, il en prive inévitablement quelqu'un d'autre. Cela crée automatiquement une inégalité.»

On ne perd quand même rien à essayer. «Lorsqu'elle entreprend un projet, une organisation devrait se poser des questions sur le besoin qu'elle cherche à combler, poursuit M. Villeneuve. Est-ce un besoin fondamental, secondaire ou superficiel? Mon programme, mon produit ou mon service est-il réellement utile à la société? Les organisations pensent rarement à hiérarchiser les besoins. On ne dispose pas encore d'outils, des grilles d'analyse par exemple, pour réaliser ces études de façon systématique. C'est un des sujets sur lesquels travaille mon équipe.»

Les sceptiques sont nombreux. Mais même si le développement durable s'apparente parfois à un concept hors d'atteinte, Jean-Guy Vaillancourt reste de son côté plutôt optimiste. «À partir du moment où l'on s'engage dans le processus, on a déjà franchi un cap. Et ce cap, de plus en plus d'organisations le franchissent. Certains ont dit que le Sommet mondial sur le développement durable à Johannesburg avait été un échec. C'est vrai que l'on y a senti moins d'effervescence qu'à Rio. Mais le débat fut beaucoup plus professionnel. Aujourd'hui, les groupes environnementaux sont mieux organisés. Ils proposent des solutions concrètes qui attirent l'attention des entreprises et des gouvernements.»

Le sociologue n'est quand même pas tout à fait convaincu. «J'ai bien peur que la situation ne se détériore plus vite que les progrès se réaliseront. C'est une véritable course contre la montre. Mais si l'on fournit les efforts nécessaires, je crois qu'on pourra accomplir des choses merveilleuses.»

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Les entreprises à l'ère de la responsabilité sociale

«Matériaux de construction conçus à partir de matières premières renouvelables», «Thon pêché grâce à des méthodes respectueuses des dauphins», «Produits cosmétiques non testés sur les animaux»... Ce type d'indications se retrouve de plus en plus sur l'emballage de produits de même que dans le libellé des politiques environnementales des entreprises les plus diverses.

Selon Corinne Gendron, professeure au Département d'organisation et ressources humaines à l'Université du Québec à Montréal (UQAM) et chercheuse principale à la Chaire économie et humanisme, il s'agit de plus qu’une simple stratégie marketing. «Plusieurs entreprises sont en train de développer une véritable conscience sociale, affirme-t-elle. Le discours des hauts dirigeants a beaucoup changé depuis les dix dernières années. On entend de moins en moins les propos très durs d'autrefois, uniquement axés sur la rentabilité. Dans les cercles d'affaires comme à Davos, on parle maintenant de projets socialement responsables et de développement durable.»

Que s'est-il passé? D'une part, les mouvements sociaux se sont organisés. Les groupes hippies ont disparu au profit des écofiscalistes, des ingénieurs en environnement et autres professionnels ont été engagés. «En parallèle à la mondialisation de l'économie, on a assisté à une mondialisation des mouvements sociaux. Aujourd'hui, les groupes de pression comme Greenpeace ou l'Union pour la conservation de la nature sont structurés. Leurs membres connaissent les règles économiques et peuvent tirer leur épingle du jeu.»

D'autre part, les actionnaires des grandes entreprises sont aussi devenus plus sensibles aux questions de développement durable. Ils cherchent à effectuer des investissements responsables et exigent qu'on leur rende des comptes. Pour les satisfaire, les entreprises ne se contentent plus de répondre aux normes sociales et environnementales. Elles cherchent à aller au-delà.

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Un outil novateur

Pour les entreprises qui veulent justement aller au-delà des normes réglementaires, l'analyse de cycle de vie (ACV) offre des pistes intéressantes. «L'ACV est un nouvel outil qui permet aux compagnies de connaître le profil environnemental de produits ou de services qu'elles mettent sur le marché», explique Réjean Samson, directeur du Centre interuniversitaire de référence sur l'analyse, l'interprétation et la gestion du cycle de vie des produits, procédés et services (CIRAIG) à l'École Polytechnique de Montréal.

En bref, l'ACV évalue et comptabilise les impacts environnementaux associés à chaque étape de la vie d'un produit ou d'un service, «du berceau au tombeau». Par exemple, dans le cas d'un produit, on tiendra compte de l'extraction et de la production des matières premières, de la fabrication du produit, de son emballage, de sa distribution, de son utilisation ainsi que du recyclage de ses pièces ou de leur mise en décharge dans un site d'enfouissement.

Ainsi, une voiture électrique peut être plus ou moins écologique, selon l'endroit où elle est utilisée. «Si l'électricité qui sert à recharger la batterie provient d'une centrale alimentée au charbon, son impact sur l'environnement ne sera pas tellement différent de celui d'une voiture traditionnelle, fait valoir M. Samson. Si, par contre, elle est rechargée grâce à l'hydroélectricité, le concept devient beaucoup plus intéressant.» La même réflexion s'applique au café équitable. Il peut être produit sans pesticides, mais s'il est expédié par avion à l'autre bout du monde, il en résultera des émissions de gaz à effet de serre qui le rendront beaucoup moins intéressant sur le plan écologique.

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Des produits verts

Une fois l'ACV complétée, il est aisé pour l'entreprise de déterminer à quelle étape elle doit intervenir pour rendre son produit plus vert. Par exemple, dans le cas d'une télévision — tout comme dans celui d'une voiture — ce n'est pas l'étape de la production, mais bien la phase d'utilisation qui est la plus dommageable pour l'environnement.

Professeur à l'École de design industriel de l'Université de Montréal, Sylvain Plouffe se spécialise en écodesign. Avec ses étudiants, il a conçu un téléviseur fidèle aux principes de l'ACV. «Puisque la consommation d'électricité par la télévision a un impact notable sur l'environnement, mes étudiants ont pensé à inventer un mécanisme de mise en veille qui réduirait la consommation d'énergie par l'appareil lorsque celui-ci n'est pas utilisé. De plus, un téléviseur est facilement démontable, ce qui permet le recyclage du plastique et la réduction du volume de déchets mis en décharge lorsque le produit a atteint la fin de sa vie.»

Les étudiants de Sylvain Plouffe ont aussi conçu un réfrigérateur qui profite de la basse température extérieure durant l'hiver pour refroidir les aliments. Les compartiments sont entièrement isolés les uns des autres. On peut en ouvrir un seul à la fois, ce qui réduit les pertes énergétiques.

Autre produit qui fait la fierté de M. Plouffe: la brosse à dents dévissable. «Dans le cas d'une brosse à dents, c'est clairement la phase de mise en décharge qui est la plus dommageable. On ne peut recycler le plastique du manche en raison des normes sanitaires. Or, il suffit d'utiliser un manche dévissable pour permettre la réutilisation et la recyclabilité du matériau.»

Membre du Conseil du bâtiment durable du Canada, le professeur Plouffe compte appliquer bientôt le principe de l'ACV au domaine de l'architecture. «Je veux aborder le bâtiment comme s'il était un objet: un produit fait à partir de matières premières, dont on se sert, puis dont on se débarrasse une fois sa vie utile terminée. Le secteur de la construction a des impacts monstres sur l'environnement. Il importe de s'y attaquer.»

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Des certifications douteuses

Les entreprises qui arrivent à mettre des produits verts sur le marché s'empressent généralement de le faire savoir à leurs clients et actionnaires. L'éco-étiquetage fait partie des moyens les plus couramment utilisés à cette fin. Il existe plusieurs types d'étiquettes. Certains sont de simples auto-déclarations qu'un fabricant met sur son produit pour se donner une image plus verte. D'autres, dits «écolabels», sont plus officiels. «Les écolabels sont décernés par un organisme tiers et font foi que le produit est le plus écologique dans sa catégorie», explique Sophie Lavallée, professeure à la Faculté de droit de l'Université Laval et spécialiste des questions environnementales.

Au Canada, l'écolabel «choix environnemental», illustré par trois colombes unies pour former une feuille d'érable, est sans doute le plus connu. «Environnement Canada est propriétaire de ce logo depuis 1988. Mais depuis 1995, le Ministère accorde une licence exclusive d'exploitation au cabinet-conseil TerraChoice. Cette organisation sélectionne maintenant les critères de certification et supervise l'octroi des labels.»

En collaboration avec le CIRAIG, Mme Lavallée a mené une enquête approfondie sur le processus d'attribution employé par TerraChoice. «Grâce à des entrevues, nous avons vite constaté que TerraChoice ne tenait pas compte des impacts environnementaux du produit tout au long de son cycle de vie. Par exemple, une entreprise peut affirmer que le stylo qu'elle produit contient 20 p. 100 de matières recyclées et obtenir un label. Or, ce stylo a peut-être une durée de vie plus courte que la moyenne — parce qu'il contient moins d'encre, par exemple. TerraChoice fait fi de ces critères, elle n'étudie pas le produit dans son ensemble.»

Selon Mme Lavallée, l'attribution de l'écolabel tient davantage à la volonté et à la détermination de l'entreprise qui fait la demande qu'à des critères bien établis. «Le processus manque de transparence, ce qui finira par engendrer de sérieux problèmes si Environnement Canada continue à sanctionner de telles pratiques.» Autre lacune: les écolabels sont surtout octroyés à des produits institutionnels achetés par de grandes entreprises ou par les gouvernements. Les consommateurs privés sont peu sensibilisés à l'impact environnemental des produits qu'ils achètent.

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Et la rentabilité?

Même si plusieurs entreprises ont changé leur discours au cours des dernières années pour adopter celui de la responsabilité sociale, il ne faut pas se leurrer. Peu d'entre elles sont prêtes à investir des ressources dans l'analyse du cycle de vie de leurs produits et à prendre les mesures qui s'imposent. Certes, le CIRAIG a déjà conclu des ententes avec quelques partenaires privés pour réaliser de telles études. Mais dans tous les cas, il s'agit de très grandes organisations. Les PME n'ont évidemment pas les mêmes ressources. La plupart des petites et moyennes entreprises tiennent à rentabiliser leurs investissements en environnement à l'intérieur d'un an et demi, ce qui se produit rarement avec l'ACV.

Titulaire de la Chaire d'économie internationale et de gouvernance aux HEC Montréal et cotitulaire de la Chaire Électricité de France en développement durable à l'École Polytechnique de Paris, Bernard Sinclair-Desgagné s'intéresse au rendement économique de l'analyse du cycle de vie. «Dans chaque cas, il faut peser le pour et le contre et tenter de trouver une solution gagnant-gagnant. Parfois, c'est assez facile. Par exemple, lorsqu'on réduit le gaspillage d'énergie dans une usine, on économise nécessairement de l'argent. Même chose si l'on trouve une solution pour revaloriser des déchets qui étaient autrefois envoyés au site d'enfouissement.»

Mais dans le cas d'une usine qui doit réduire une émission polluante, les choses ne sont pas aussi faciles. Traditionnellement, on emploie une approche de bout de tuyau pour régler ce genre de problème. Autrement dit, on se contente d'installer un filtre à la sortie de l'usine. L'entreprise paie au moment de l'achat et de l'installation du filtre, puis un peu plus tard pour son entretien. L'ACV propose une autre approche: revoir de fond en comble les opérations de l'usine et transformer le procédé de façon à éliminer ou réduire les émissions polluantes.

«Évidemment, ce type d'approche demande beaucoup plus de temps et de ressources que la simple installation d'un filtre, souligne M. Sinclair-Desgagné. À long terme, l'investissement sera sûrement rentable, mais les PME ne voient pas toujours cela de cet œil.»

Selon l'économiste, avec l'ACV, il importe de procéder à des améliorations graduelles. «Il ne faut pas nécessairement revoir tout le procédé dès la première année. Avec les PME, on doit plutôt y aller par étapes. Il est toujours possible de trouver une façon de faire qui sera avantageuse pour tout le monde. Contrairement à la croyance populaire, les économistes ne sont pas contre le développement durable. Ils estiment qu'il peut être rentable si l'analyse est bien effectuée.»

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Entre la science et l'art

L'entreprise qui réalise une ACV et prend des mesures adéquates pour réduire les impacts de ses activités sur l'environnement ne fait pas pour autant du développement durable. En effet, une compagnie peut respecter les critères environnementaux les plus sévères tout en mettant sur le marché un produit qui a un impact négatif sur la société — des cigarettes, par exemple.

Professeur à l'Institut des sciences de l'environnement de l'UQAM, Jean-Pierre Reveret croit que l'analyse des impacts sociaux des produits et services est le côté faible des ACV et autres approches de développement durable. «On peut assez facilement connaître et quantifier les impacts du cycle de vie d'un produit sur l'environnement, explique-t-il. Mais l'outil n'a pas de lunettes pour voir si l'objet a été fabriqué par des enfants battus, à l'autre bout du monde.»

Depuis peu, M. Reveret collabore avec le CIRAIG pour tenter d'intégrer certains facteurs sociaux à l'analyse de cycle de vie. Le problème classique se pose. «Les ingénieurs, les biologistes et les chimistes ont l'habitude de mesurer des variables quantifiables, d'établir des moyennes, de calculer des indicateurs... Évidemment, en sciences sociales, les analyses sont avant tout qualitatives. Les scientifiques purs et durs voudraient bien qu'on leur fournisse un chiffre, mais on ne peut réduire toute la complexité d'un environnement social à un nombre. À la limite, on pourrait toujours le faire, mais je m'interrogerais sérieusement sur la légitimité de ce chiffre.»

En plus d'être difficilement quantifiables, les facteurs sociaux sont innombrables. Il est impossible de tous les analyser. Malgré cela, M. Reveret envisage des pistes de solutions. «Il est possible de fixer certaines balises grâce à des méthodes rigoureuses. Nous avons fait beaucoup de progrès dans le domaine des analyses environnementales et économiques. En ouvrant un dialogue entre les scientifiques de différentes disciplines, on arrivera également à faire avancer les choses du côté des analyses sociales.»

Bien entendu, les données sociales devront être recueillies de la façon la plus fiable possible. Après, on entrera dans les interprétations et la fine négociation. «On dit parfois que la protection des écosystèmes et des valeurs sociales relève à la fois de la science et de l'art, remarque M. Reveret. Il faut, en effet, trouver un passage entre ces deux disciplines pour atteindre notre objectif de développement durable.»

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Les instances publiques tardent à réagir

Si les entreprises semblent vouloir adopter un discours social depuis les dernières années, pour plusieurs tenants du développement durable, l'expansion débridée du secteur privé demeure la grande responsable de la dégradation des écosystèmes. La halte à la croissance est la façon la plus sûre de protéger l'environnement et la société. Les entreprises ont beau développer une conscience sociale, on ne peut compter sur elles pour prendre en charge la protection des ressources naturelles et assurer le respect des valeurs dominantes de la société. Vers qui se tourner? Vers les gouvernements et les politiques publiques.

«Le développement durable doit devenir une priorité gouvernementale à un très haut niveau», affirme Karel Mayrand, directeur de la recherche chez Unisfera, un centre de recherche indépendant qui agit à titre d'intermédiaire entre les chercheurs universitaires et les responsables de politiques publiques environnementales. «Le concept de développement durable doit être intégré en amont, dès la conception des politiques publiques. Pour l'instant, on se contente encore de créer des programmes ou des législations qui engendrent des effets pervers. On ramasse les pots cassés par la suite.»

Le programme de subvention aux petits agriculteurs en est un exemple. En finançant les fermiers indépendants, on croyait protéger des emplois. On s'est rendu compte plus tard qu'une grande partie des fonds avait servi à l'achat de fertilisants, de pesticides ou de machinerie agricole. «On se retrouve aujourd'hui avec une agriculture encore plus intensive qu'avant, observe M. Mayrand. La grande gagnante dans tout cela, c'est l'industrie agroalimentaire, qui bénéficie d'une matière première moins chère. Finalement, la pollution s'est intensifiée et les agriculteurs n'ont pas plus d'argent dans leurs poches. De toute évidence, la politique n'avait pas été conçue globalement.»

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Une politique cadre

Selon Karel Mayrand, les ministères auraient aussi avantage à harmoniser leurs politiques environnementales les unes avec les autres. Pour l'instant, chacun travaille de son côté, avec ses propres visées. «Dans l'idéal, un ministre du Développement durable devrait être responsable d'une politique cadre. Tous les autres ministères devraient s'en inspirer pour écrire leurs propres politiques, leurs propres programmes.»

Ce vœu pieux était d'ailleurs l'une des principales recommandations du Comité sur l'innovation et le développement durable, au Conseil de la science et de la technologie du Québec. Réginald Lavertu, directeur général du Collège de Rosemont, était à la tête de ce comité. «Nous avons recommandé au gouvernement du Québec non seulement d'assigner un ministre au développement durable, mais aussi de mettre en place un système d'information centralisé. En effet, au Québec, on manque de données pour orienter la gestion du développement durable. On a besoin de statistiques sur l'eau potable, sur les eaux usées, les eaux souterraines, les rejets industriels, la contamination des sols, etc.»

Le comité consultatif a aussi proposé au gouvernement d'offrir des programmes de formation et de sensibilisation à toutes les tranches de la population: universitaires, salariés, dirigeants d'entreprises, élèves du primaire et du secondaire ou grand public.

Autre recommandation notable: intensifier la recherche axée sur le développement durable au Québec. «Je crois que tous les chercheurs ont une responsabilité envers le développement durable, comme l'ensemble des êtres humains d'ailleurs. Mais certains scientifiques sont particulièrement bien positionnés pour faire avancer le dossier et proposer des mesures de développement respectueuses des écosystèmes et des populations humaines. Les organismes subventionnaires doivent appuyer leurs travaux de façon toute particulière.»

Le Comité a déposé son rapport en septembre 2001. Depuis, le gouvernement s'est fait discret. «Je sais que le rapport a été beaucoup discuté à l'époque au ministère de la Recherche, de la Science et de la Technologie. Mais aucune mesure concrète n'a été adoptée. À ce jour, nos recommandations demeurent pertinentes. Avec les pressions qui s'intensifient sur le gouvernement pour prendre le virage du développement durable, j'ose croire qu'elles seront reprises.»

Dominique Forget

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Article paru dans :


volume 25 numéro 2
mars - avril 2004

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