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Psychologie, éthologie

Les couples qui durent

Survie des couples et satisfation conjugale

Efficaces, les thérapies conjugales?

Couples gais et lesbiens


L'effet positif de l'intimité sur la santé mentale et physique des adultes a déjà été démontré. Qui plus est, la vie conjugale et l'amitié sont, selon diverses études, les meilleurs prédicteurs de survie des individus, et cela au-delà notamment du statut socioéconomique et des pratiques de santé - cigarette, alcool, obésité, exercice. D'autres études montrent qu'une détresse conjugale élevée est associée à un affaiblissement du système immunitaire. La dernière enquête nationale sur la santé de la population a montré que le manque d'intimité chez les adultes est, parmi cinq dimensions du réseau de soutien, le meilleur prédicteur de dépression chez les Canadiens. Dans ce contexte, les recherches sur les conditions de survie des couples prennent toute leur importance.

 

Survie des couples et satisfaction conjugale


Catherine Bégin, responsable de formation pratique à l'École de psychologie de l'Université Laval
Stéphane Sabourin, professeur au Département de psychologie de l'Université Laval*


Aucun couple n'a comme objectif premier de se séparer. Et pourtant, près de la moitié des mariages et une proportion encore plus grande des remariages et des unions de fait se terminent par une rupture. Est-il possible de prédire la séparation d'un couple? Certaines personnalités sont-elles plus prédisposées à la séparation que d'autres? Y a-t-il des moyens de l'éviter? Les recherches dans ce domaine sont encore jeunes, mais on connaît déjà des réponses.

Des courbes de survie
La trajectoire de vie des couples a fait l'objet d'une vaste étude menée pendant trois ans auprès de 175 couples. Des résultats? Au fil du temps, le taux d'unions stables a diminué de façon linéaire. Après un an, 82,6 p. 100 de l'ensemble des conjoints avaient « survécu à leur union » et étaient toujours avec leur partenaire. Après trois ans, ce chiffre était passé à 71,8 p. 100. C'est dire que près de 30 p. 100 des couples avaient connu une rupture d'union.

Les courbes de « survie » diminuent beaucoup plus rapidement chez les conjoints insatisfaits de leur relation. Après trois ans, 89 p. 100 des conjoints heureux en ménage au début étaient toujours ensemble alors que seulement 48 p. 100 des conjoints insatisfaits vivaient encore avec leur partenaire. Ainsi, les couples dont la relation est empreinte de chicanes, de mésententes, de distance et de monotonie ont plus de 50 p. 100 de risques de connaître une rupture. Il y a même fort à parier qu'avec le temps, l'harmonie conjugale et la complicité ayant désormais fait place à l'insatisfaction, d'autres de ces couples choisiront de mettre un terme à leur relation.

Jusqu'à maintenant, tous les chercheurs ne s'entendaient pas sur l'intensité du lien entre la satisfaction conjugale et la stabilité du couple. Nos résultats montrent clairement aujourd'hui l'influence prépondérante de cette satisfaction pour expliquer l'instabilité.

Nous avons constaté, par ailleurs, que les conjoints de fait sont moins engagés dans leur relation que les gens mariés, qu'ils sont plus insatisfaits et plus instables. Parmi les 175 couples de notre étude, 60 p. 100 des conjoints cohabitaient avec leur partenaire et 40 p. 100 étaient mariés. Si le risque de rupture n'est pas le même pour les couples mariés et pour les conjoints de fait, il se profile toutefois de la même manière. Les courbes de survie de ces deux groupes sont en effet proportionnelles, ce qui nous a permis de poursuivre notre étude sans séparer les deux groupes.

Prévoir la rupture
Plusieurs éléments peuvent influer sur la stabilité d'un couple. Nous avons choisi de nous intéresser à certains traits ou caractéristiques stables que possède un individu avant d'entreprendre la vie commune. Ce sont ces mêmes traits qui, avec le temps, modifient sournoisement la manière dont les conjoints discutent et qui orientent la dynamique de couple, avons-nous constaté. Nous avons étudié ainsi la personnalité des conjoints, leur style d'attachement à leur partenaire et leur profil sociodémographique. Les effets de ces traits de personnalité sur la satisfaction conjugale nous renseignent sur la variation de la stabilité des couples.

Des personnalités à risque
Le névrotisme - on ne parle pas ici de névrose - est un trait de personnalité qui se définit par une grande sensibilité et par une propension à réagir vivement à toute situation ou à tout stimulus. Il occasionne une baisse importante du niveau de satisfaction chez les conjoints. En fait, parmi différents traits de personnalité comme l'extraversion, l'ouverture, l'amabilité et la propension à être consciencieux, le névrotisme chez la femme est le seul qui influe négativement à la fois sur le taux de satisfaction et sur le taux de stabilité des couples.

Des auteurs américains expliquent le lien entre le névrotisme et l'issue des relations par le fait que les personnes plus atteintes éprouvent plus de difficulté à gérer les différends avec leur partenaire et qu'elles s'engagent plus fréquemment dans des discussions houleuses, incitant ainsi leur partenaire à se retirer. Il s'agit d'autant d'obstacles au bonheur et à la stabilité.

Les femmes avec un taux de névrotisme très élevé sont par ailleurs plus dépressives. Leur hypersensibilité les rend plus vulnérables à la tristesse, à l'impuissance, à l'anxiété et à toutes les émotions reliées à la dépression. Ces émotions ont un effet dévastateur sur l'issue d'une union.

Un attachement de type anxieux/ambivalent est un autre facteur négatif de satisfaction conjugale. Les personnes tendent ici à se questionner constamment quant à la qualité du lien conjugal et à vérifier, de différentes façons, la véracité de l'amour de leur conjoint. Elles doutent et se préoccupent exagérément de leur partenaire. Une telle attitude nuit à la qualité de la relation.

Des explications ont été avancées. Sachant d'abord que les personnes anxieuses ont régulièrement besoin d'être réconfortées, on peut penser que ce trait risque d'augmenter la détresse conjugale des deux partenaires. En effet, la personne qui doit constamment rassurer son partenaire peut éprouver de la frustration et se sentir impuissante à calmer les anxiétés de l'autre. De son côté, la personne anxieuse peut entretenir l'impression que son partenaire est distant et qu'il ne veut pas s'investir autant qu'elle dans la relation. Cette hypothèse est d'autant plus plausible que, selon les recherches, les personnes anxieuses et ambivalentes tendent à choisir des partenaires distants et qui sont portés à se retirer. On sait par ailleurs que les femmes anxieuses et ambivalentes ont tendance à demeurer auprès de leur conjoint, et cela même si elles sont insatisfaites. Les hommes de ce type, par contre, choisissent plutôt de se séparer.

Facteurs sociodémographiques
L'âge des conjoints, leur niveau de scolarité, leur revenu, le nombre d'enfants provenant de l'union actuelle ou d'unions précédentes, le statut de la relation actuelle (marié ou cohabitant) ainsi que le nombre de relations précédentes, voilà autant de facteurs sociographiques présents dans notre étude. Aucun d'entre eux n'est relié à l'issue des relations par l'intermédiaire d'une chute de satisfaction conjugale. Cependant, certains sont directement associés à la pente de la courbe de survie des couples. Par exemple, plus le nombre de relations précédant l'union actuelle est élevé, plus le risque de rupture augmente.

Autre constat : plus la femme gagne un revenu élevé, moins elle risque de voir sa relation se terminer. C'est ce que démontre notre étude. Ceci peut s'expliquer par le fait que les couples qui doivent composer avec un revenu plus faible et qui subissent des pressions économiques plus grandes décrivent leur relation comme nettement plus insatisfaisante et instable. Alors, plus la femme contribue au revenu familial, plus elle allège ces pressions, ce qui diminue le risque de désunion.

Ce résultat soulève de nouveau la controverse entourant le lien entre le rapport à l'argent et la dynamique des relations de couple. Certains chercheurs disent que la femme qui gagne un bon revenu, indépendante sur ce plan, a les moyens financiers de quitter son conjoint ou du moins, de remettre en question sa relation si elle ne la juge pas entièrement satisfaisante.

La thérapie peut-elle aider?
Le processus thérapeutique aide probablement mieux la femme que l'homme à comprendre certains enjeux qui pourraient, s'ils ne sont pas gérés efficacement, se répercuter directement sur la relation. Par exemple, une telle démarche conduit peut-être à une diminution graduelle des insécurités relationnelles et à l'utilisation de stratégies de résolution de problèmes mieux adaptées. Et le fait qu'un personne choisisse de s'occuper de son développement personnel peut démontrer un désir
d'améliorer sa situation actuelle, conjugale ou autre. Traditionnellement, et même encore aujourd'hui, le bien-être conjugal de la femme joue souvent le rôle de baromètre au sein de la famille. Dans ce contexte, le recours à une aide professionnelle extérieure semble être grandement bénéfique pour la relation. Toutefois, le fait que, chez l'homme, l'investissement dans une démarche thérapeutique n'influe pas significativement sur l'issue de sa relation, soulève certaines questions. Le lien entre consultation thérapeutique et évolution des relations de couple doit être étudié de façon beaucoup plus approfondie.

Sous la loupe de la science
Notre étude a permis de démontrer la valeur scientifique de la modélisation du risque de désunion des couples. Au-delà du simple passage du temps, des facteurs objectifs jouent un rôle dans l'issue d'une relation. Comme nous l'avons vu, la détresse conjugale aiguë, le névrotisme, l'adoption d'un style d'attachement anxieux/ambivalent et le nombre de relations précédant l'union actuelle, peuvent augmenter les risques de séparation. Par contre, le revenu de la femme et le recours à une aide professionnelle minimisent les risques de rupture. Les professionnels de l'intervention clinique devraient porter une attention accrue à ces caractéristiques, tant au moment du diagnostic qu'au cours du traitement.

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* Les recherches ont aussi été réalisées avec la collaboration de Benoît Laplante, professeur , INRS-Culture et société.

Efficaces, les thérapies conjugales?

Erika Salima Mamodhoussen (1), Université de Montréal


L'essor des thérapies conjugales a été important durant la dernière décennie, et ce tant au Québec qu'ailleurs dans le monde. Cette progression n'est pas surprenante étant donné les taux élevés de divorce et de séparation. Mais ce n'est pas là le phénomène le plus alarmant. En effet, toutes les unions n'aboutissent pas à une rupture, mais cela n'empêche pas la détresse psychologique au sein des relations intimes. Il s'agit en fait du motif de consultation le plus fréquent. On connaît les effets dévastateurs, autant pour les enfants que pour les parents, de la détresse associée aux conflits conjugaux sévères et chroniques : l'alcoolisme, l'hypertension, les tentatives de suicide, les suicides et divers troubles psychosomatiques. D'où l'importance de comprendre l'efficacité des thérapies conjugales.

Pourquoi consulter?
Les personnes aux prises avec des difficultés conjugales décident de suivre soit une thérapie individuelle, soit une thérapie de couple. Mais les couples n'ont pas tous les mêmes besoins. Certains consultent pour des problèmes qui concernent directement les deux conjoints, comme des conflits graves et récurrents ou des difficultés sur le plan de la sexualité. D'autres veulent comprendre les difficultés de l'un des deux conjoints - par exemple, la dépression, l'anxiété ou la toxicomanie. De plus, tous ne font pas face au même niveau de détresse, et l'espoir quant à la survie de leur couple varie tout comme leurs niveaux respectifs de motivation en thérapie.

Comment fonctionne la thérapie?
L'intervention auprès des couples, au Québec et ailleurs en Occident, s'inspire actuellement de quatre modèles. Avec l'approche systémique, on tente de comprendre et de changer les règles d'interaction et de communication dans le couple et dans la famille. Avec l'approche pyschodynamique, on cherche à aider les deux conjoints à mieux comprendre l'influence des expériences de leur enfance sur le choix de leur partenaire et sur leurs tensions et conflits actuels. L'approche axée sur les émotions vise, pour sa part, le relâchement des réponses émotives et interactionelles rigides, ainsi que le développement d'un lien d'attachement sécurisant entre les conjoints. Enfin, en thérapie cognitive comportementale, on se concentre sur les croyances et stratégies sociales inefficaces, en particulier en ce qui concerne la communication, l'expression de l'affection et de la sexualité, la résolution de problèmes, et la gestion de la colère et de la violence.

Une évaluation difficile
La question de l'efficacité du traitement, simple à première vue, laisse perplexes nombre d'auteurs et d'intervenants. Traditionnellement, on considérait que la thérapie de couple était efficace lorsque les conjoints en sortaient satisfaits et sentaient que leur relation conjugale se portait mieux.

Aujourd'hui, la thérapie conjugale n'a plus comme seul objectif d'améliorer la relation entre deux partenaires. On la voit plutôt comme une aide offerte en réponse aux besoins d'un couple, une aide qui s'exprime de deux manières : soit elle améliore la relation conjugale ou favorise la dissolution de la relation avec le moins de dommages possible, soit elle maximise le bien-être de chaque individu. Étant donné ces buts différents, l'évaluation de l'efficacité de la thérapie est difficile. Il faut aussi penser que chaque individu garde sa propre impression des résultats. Par exemple, l'intervenant pourrait juger que la thérapie a contribué à améliorer le bien-être de chaque conjoint, alors que le mari trouverait que la thérapie n'a pas aidé son union, pendant que l'épouse... ne verrait aucune différence.

Pour faire face à ces difficultés, certains chercheurs ont tenté de mesurer l'efficacité de la thérapie en examinant la perspective des conjoints et celle de la ou du thérapeute par rapport à l'amélioration de la relation conjugale et du fonctionnement individuel des conjoints.

Malgré toutes ces difficultés, les recherches menées sur le sujet à ce jour incitent à l'optimisme. La majorité des études démontrent que la thérapie de couple a le plus souvent des retombées positives sur le bien-être du couple et ce, indépendamment du type de personnes ou de troubles. La thérapie semble également efficace pour certains problèmes individuels, comme la toxicomanie, la violence verbale, l'anxiété et la dépression.

Du pain sur la planche
Les études sur l'efficacité de la thérapie conjugale ont le plus souvent été menées dans des environnements contrôlés, en vue d'une recherche particulière. Très peu d'études ont été conduites dans des environnements cliniques réels, où la nature et la sévérité des problèmes ainsi que la durée de l'intervention peuvent grandement varier. Il est maintenant essentiel de le faire, affirment plusieurs chercheurs, et ce, avec une population hétérogène, où les clients ne seraient pas recrutés pour la recherche mais auraient eux-mêmes réclamé l'aide d'un professionnel. Il importe par ailleurs d'étendre les recherches aux quatre types de thérapie. Actuellement, les deux types les plus rigoureusement étudiés dans des environnements cliniques contrôlés sont la thérapie cognitive comportementale et la thérapie axée sur les émotions.

Enfin, il faut entreprendre des études sur le processus de changement durant la thérapie. Cela permettrait de comprendre les mécanismes par lesquels la thérapie conjugale affecte les couples, de déterminer les conditions dans lesquelles le traitement entraîne des améliorations ou des détériorations dans l'ajustement conjugal et individuel, de brosser le portrait des couples pour lesquels la thérapie fonctionne ou non, et de repérer les types de cliniciens et les couples qui s'accordent plus ou moins bien.

L'ampleur de la détresse conjugale au Québec et ailleurs dans le monde, et les résultats encourageants de nos recherches, montrent bien l'importance d'améliorer l'état des connaissances sur l'intervention conjugale au Québec. Les intervenants et chercheurs québécois ont le devoir de se soucier de cette question afin de pouvoir offrir des services conjugaux de qualité au sein des institutions publiques et privées.

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1. Ce texte a été écrit en collaboration avec John Wright, de l'Université de Montréal, Stéphane Sabourin, de l'Université Laval et Yvan Lussier, de l'Université du Québec à Trois-Rivières, membres de l'Équipe de recherche et d'intervention en thérapie conjugale (ERITC).

Couples gais et lesbiens


Danielle Julien, professeur au Département de psychologie de l'Université du Québec à Montréal


On ignore combien on compte de gais, de lesbiennes et de bisexuels dans notre société. Nombre de ces personnes préfèrent « rester dans le placard » pour ne pas subir de stigmatisation. Et sur le plan de la légalité des unions du même sexe, l'adoption des lois 132 au fédéral et 32 au provincial est encore très récente. Ce manque de données limite la validité des recherches mais on peut déjà dégager des similitudes et des différences entre les couples gais et lesbiens, d'une part, et les couples hétérosexuels, d'autre part.

Similitudes...
Sur plusieurs plans, la vie conjugale des couples gais et lesbiens n'est pas différente de celle des couples hétérosexuels. Les premiers forment des unions amoureuses pour les mêmes raisons que les seconds. Leurs relations de couple sont aussi stables que celles des couples hétérosexuels, ils ont des attentes et des difficultés amoureuses comparables, se développent selon des étapes similaires. Ils font face aux mêmes tensions conjugales, y compris celles liées aux enfants, à la sexualité, au travail, à l'argent, à la famille d'origine, à la communication et à la manière de résoudre des conflits.

Les niveaux de satisfaction conjugale sont eux aussi comparables pour tous les couples ainsi que les facteurs conduisant à un haut niveau de satisfaction, soit le rapport avantageux coûts-bénéfices pour les partenaires, la qualité de la communication, les habiletés de résolution de conflits, le faible niveau de violence, l'expressivité élevée, la relation sécurisante, le compagnonnage, la confiance mutuelle, le partage des décisions et le soutien mutuel en cas d'adversité. Mais les couples gais et lesbiens font l'expérience de difficultés que ne subissent pas les couples hétérosexuels.

...et différences
La socialisation des rôles reliés au sexe et notre culture hétérosexiste sont deux facteurs importants qui portent à penser que les couples de gais et de lesbiennes sont différents des couples hétérosexuels.

Dans la culture occidentale, la socialisation des hommes et des femmes mène à l'adoption de rôles sexuels différents. Parce qu'ils ont été socialisés de la même manière, les partenaires de couples de même sexe devraient en principe partager les caractéristiques traditionnelles reliées à leur sexe. Par exemple, des cliniciens ont longtemps pensé que les couples de lesbiennes étaient des couples symbiotiques, parce que les femmes avaient appris à valoriser les relations intimes.

Plusieurs études montrent toutefois que les lesbiennes et les gais se conforment moins aux rôles sexuels traditionnels que les partenaires hétérosexuels. Le concept de soi des lesbiennes inclut en général davantage d'instrumentalité, c'est-à-dire d'affirmation ou de leadership, que celui des femmes hétérosexuelles. On y trouve cependant des niveaux comparables d'expressivité comme la tendresse, la compassion et la chaleur. Pour les gais, le concept de soi incorpore davantage d'expressivité mais des niveaux d'instrumentalité équivalents à ceux des hommes hétérosexuels. Enfin, les gais et les lesbiennes sont en général plus androgynes que les hétérosexuels et se conforment moins aux rôles sexuels traditionnels que les hétérosexuels.

Cette plus faible polarisation des rôles sexuels se retrouve dans plusieurs domaines. Il est clair, selon les recherches, que les couples de même sexe partagent les tâches domestiques de manière plus équitable que les couples hétérosexuels. Par ailleurs, les couples de lesbiennes adhèrent davantage à une éthique d'égalité dans leur vie conjugale que les couples gais ou les couples hétérosexuels.

Les études cliniques montrent aussi cette absence de polarisation dans la communication entourant la résolution de conflits conjugaux. Un mode de communication bien connu des couples hétérosexuels est le fameux patron « demande-retrait », défini par des demandes de changements du comportement des hommes par les femmes, demandes suivies de réponses fuyantes des hommes, suivies de demandes accrues des femmes, suivies de fuites encore plus importantes des hommes, etc. Chez les gais et lesbiennes insatisfaits de leur relation, ce mode de communication n'est pas aussi marqué.

Autre fait intéressant : les plus grandes dysfonctions de communication chez les couples de même sexe se retrouvent parmi ces couples de lesbiennes où l'une des partenaires endosse des caractéristiques culturellement « très féminines » et l'autre des caractéristiques « très masculines ». Cela suggère que les différences marquées entre les partenaires tendent à générer des difficultés de communication, indépendamment du sexe des partenaires de couple. On peut aussi penser que les hommes et les femmes de couples hétérosexuels ont à travailler plus fort pour se comprendre que les partenaires de couples de même sexe.

Des différences sont aussi liées à la sexualité. Les gais ont des relations sexuelles plus fréquentes que les couples hétérosexuels, qui, eux-mêmes, ont des relations sexuelles plus fréquentes que les lesbiennes. Cette situation serait attribuable au fait que les hommes ont appris à prendre l'initiative des relations sexuelles et les femmes à y répondre.

Une série d'études sur les réponses sexuelles des couples gais, lesbiens et hétérosexuels ont été menées dans les laboratoires de Masters & Johnson. L'excitation sexuelle en cours de relations sexuelles a été mesurée avec différents appareils. Ces mesures ont indiqué que les partenaires homosexuels sont plus efficaces dans leur stimulation des zones érogènes de leur conjoint, lequel atteint des niveaux de plaisir supérieurs à ceux des partenaires hétérosexuels. Ces différences sont attribuées à la similitude des réactions sexuelles des partenaires de même sexe, qui faciliterait la communication.

Une importante différence entre les trois types de couples est sans conteste l'ouverture des couples gais aux relations sexuelles extraconjugales, plus que les lesbiennes ou que les hétérosexuels. Alors que ces deux derniers groupes risquent de connaître de la détresse conjugale s'il y a relation sexuelle hors du couple, ce n'est pas le cas pour les gais. Toutefois, moins les gais ont des pratiques de type « sécurisexe » (safe sex) dans leurs relations sexuelles extraconjugales, plus ils sont insatisfaits dans leur couple.

Un environnement homophobe
Vivre une relation dans une culture hétérosexiste, c'est-à-dire dans une culture qui ignore, dénie, dénigre et stigmatise toute forme non hétérosexuelle de comportement, d'identité, de relation ou de communauté, est un autre facteur qui différencie les couples homosexuels des hétérosexuels. On pourrait croire que dans un environnement homophobe, la vie conjugale représente un havre de paix à l'abri des intempéries sociales concernant l'homosexualité. Mais au contraire, la relation conjugale homosexuelle serait plus à risque en raison du traitement de l'homosexualité hors du couple, par les institutions politiques, législatives ou autres.

Plusieurs pays nient encore le droit d'exister aux minorités sexuelles, et cette négation va de l'absence de protection contre la discrimination jusqu'à la peine de mort. Au Canada, la conjugalité homosexuelle est légalement reconnue mais le mariage est
refusé et, dans la plupart des provinces, le droit d'être parents n'est pas acquis. Les personnes homosexuelles doivent souvent faire face à de l'hostilité, allant des simples « farces sur les homos » au harcèlement verbal direct, ou encore, aux voies de fait sur ses biens ou sur sa personne. La persistance de stéréotypes négatifs a des effets sur la relation conjugale homosexuelle.

Par ailleurs, certaines personnes font face à des problèmes d'homophobie intériorisée, c'est-à-dire qu'elles intègrent des attitudes et des émotions négatives allant du simple doute à la haine de soi. L'homophobie intériorisée, on le sait, est associée à la dépression, à une consommation abusive d'alcool, à des problèmes de toxicomanie et à un taux élevé de suicides. Or, ces problèmes personnels entraînent des difficultés dans les relations conjugales. Ainsi, les hommes gais qui subissent intensément une telle homophobie sont moins engagés dans leur communauté, cachent davantage leur homosexualité, ont plus de problèmes sexuels et conjugaux, et pensent plus souvent à la séparation. Les lesbiennes dans le même situation auraient aussi davantage de difficultés sexuelles.

L'intimité et le travail peuvent être des sources de conflits dans tous les couples. Les femmes, hétérosexuelles ou lesbiennes, vivent plus intensément les conflits liés à l'intimité que les hommes, gais et hétérosexuels confondus, alors que ces derniers vivent les conflits reliés au travail de manière plus intense que les femmes. Les couples homosexuels connaissent davantage de problèmes liés à l'environnement social, par exemple de la jalousie ou des problèmes avec les parents, les amis, les ex-partenaires, tandis que les couples hétérosexuels ont davantage de problèmes reliés à l'intimité, aux tâches domestiques et au travail.

Les couples homosexuels font par ailleurs face au dilemme d'avouer ou de garder secrète leur orientation sexuelle devant leurs familles, leurs amis et leurs collègues de travail. Avouer son orientation sexuelle risque de perturber et même de rompre les liens avec ses proches. Mais se taire crée et maintient une distance. Garder le silence implique qu'on a des vies sociales parallèles et fréquenter ses proches « en célibataire » augmente les occasions d'éloignement de son partenaire.

On sait enfin que le soutien des familles d'origine aux couples hétérosexuels diminue la vulnérabilité de ceux-ci au conflit conjugal. Or, des études auprès de couples homosexuels de longue date montrent que les partenaires dont les parents n'acceptent pas le conjoint souffrent davantage de détresse conjugale que les couples qui ont l'appui de leurs parents. L'identité conjugale homosexuelle serait ainsi plus fragile quepour les hétérosexuels spontanément soutenus par l'environnement social. La recherche a encore beaucoup à faire dans ces domaines.

Une reconnaissance récente
On a mis beaucoup de temps à voir les homosexuels et les lesbiennes comme des personnes qui, en dehors de leur vie sexuelle, avaient une existence ordinaire, avec des amis, un travail, un conjoint, des parents, des enfants, des loisirs, et avec les préoccupations que cela entraîne au quotidien.

Au cours du 20e siècle, l'Occident est passé d'une société régie par les valeurs religieuses à une société régulée par les droits et libertés civils. L'homosexualité est devenue une réalité sociale de plus en plus visible et reconnue. Elle a été progressivement décriminalisée et démédicalisée. C'est, en effet, depuis peu que l'on ne voit plus l'homosexualité comme une régression et une maladie mentale, mais plutôt comme un facteur de vulnérabilité en raison de la privation de libertés civiles. Parallèlement, l'homosexualité est devenue un nouvel objet de connaissance dans les diverses disciplines du savoir. Sauf quelques tentatives marginales en sciences humaines et sociales, l'étude de l'homosexualité autrement que dans ses réalités biologiques, médicales et psychomédicales, le sida inclus, n'a vraiment démarré qu'au cours des dix dernières années.

Les recherches sont toutefois peu avancées. Les premières études sur le couple hétérosexuel ont commencé au début du 20e siècle, mais la conjugalité gaie et lesbienne est un thème relativement nouveau autant dans les recherches sur l'homosexualité que dans les recherches sur les relations conjugales. Par exemple, parmi les milliers d'articles sur la famille, y compris le couple, publiés en sciences humaines et sociales dans les meilleures revues scientifiques nord-américaines entre 1980 et 2000, aussi peu que 0,006 p. 100 à 0,01 p. 100 traitent du thème « famille et homosexualité ». Un énorme travail reste à faire, autant dans la nature des questions posées que dans le nombre de productions et leur mode de diffusion.

Catherine Bégin et al.

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Article paru dans :


Volume 22, numéro 1 janvier-février 2001

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