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Économie, science politique, administration
Le pouvoir de l'économie sociale
« Si l'on compte seulement sur les lois du marché pour résoudre les problèmes de notre société, en particulier le chômage et la pauvreté, on se trompe lourdement : la seule issue d'une économie strictement néolibérale, c'est la guerre. » Tel est le credo de Benoît Lévesque, professeur de sociologie à l'UQAM.
Depuis 25 ans, Benoît Lévesque s'intéresse aux progrès d'une autre économie, qui s'appuie sur la solidarité et la coopération, et qui vise avant tout à répondre à des besoins sociaux, non à enrichir quelques grands patrons. C'est l'économie sociale, faite de coopératives, d'entreprises contrôlées par les travailleurs, d'associations, de mutuelles ou d'organismes à but non lucratif, qui ont en commun un même principe de fonctionnement. Dans ces organisations, le pouvoir n'est pas détenu par ceux qui possèdent le plus grand nombre d'actions, comme dans le privé. Il est au contraire partagé entre des membres qui détiennent chacun le même droit de vote. Ces organisations accordent, du moins en principe, une grande importance à des valeurs telles que la démocratie, la qualité de vie, le développement durable.
C'est au cours de la seconde moitié du 19e siècle qu'apparaissent les premières organisations d'économie sociale dans les pays industrialisés, prônées par des socialistes utopistes comme Saint-Simon ou Proudhon. Ce sont d'abord des associations et des sociétés de secours mutuel, qui permettent aux travailleurs à faible revenu de s'entraider et de se donner des assurances en cas de maladies ou d'accidents. Puis, vers 1890, naissent les coopératives agricoles : les paysans s'associent pour faciliter la vente de leurs produits. Au Québec, en 1900, Alphonse Desjardins crée la première caisse populaire. Des coopératives de consommation, puis d'habitation, voient le jour dans les années 1930.
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Avec la Révolution tranquille des années 60, les entreprises d'État reprennent en charge l'intérêt général et les organisations d'économie sociale apparaissent alors comme des réminiscences d'un monde plus traditionnel.
L'économie sociale revient sur le devant de la scène dans les années 1970 et 1980, alors que les mouvements sociaux reprochent à l'État son incapacité à juguler l'envolée du chômage. Ils jugent que l'État entretient des rapports avec les citoyens comparables à ceux que l'on retrouve dans les grandes entreprises : des rapports hiérarchiques et bureaucratiques plutôt que centrés sur les besoins réels de la population. Pour pallier ces lacunes et affirmer leurs valeurs nouvelles, des groupes communautaires mettent sur pied des cliniques populaires, des écoles alternatives, des corporations de développement économique communautaire, etc. À partir de cette période, on commence à parler de la « nouvelle économie sociale », pour la distinguer des initiatives plus anciennes.
Au cours des dernières années, la crise des finances publiques et le chômage ont donné un nouvel essor à l'économie sociale. De multiples organismes ont été créés pour répondre à des situations d'urgence, comme les cuisines collectives, ou pour assurer des services délaissés par le secteur privé ou public, comme l'aide à domicile.
Aujourd'hui, environ 3000 coopératives et 5000 associations emploient plus de 100 000 personnes au Québec : des garderies, des coopératives forestières, funéraires, des organismes financiers, etc. La marche des femmes contre la pauvreté, en juin 1995, a beaucoup contribué à ce réveil. En 1996, le gouvernement du Québec a mis sur pied le Chantier de l'économie sociale, devenu depuis un organisme à but non lucratif regroupant les organisations dans ce domaine pour veiller à leurs intérêts et soutenir leur développement : « Il s'agit d'un véritable laboratoire d'expérimentation sociale, qui peut inspirer l'ensemble de l'économie et de la société », précise Benoît Lévesque, qui siège au conseil d'administration du Chantier.
Au cours des dernières années, les recherches se sont multipliées au fur et à mesure que l'économie sociale a acquis ses lettres de noblesse. « Il faut d'abord mettre en évidence les points communs et les différences entre ces organisations, comprendre comment elles se créent et comment elles fonctionnent », explique Benoît Lévesque.
Louis Favreau, professeur en travail social à l'Université du Québec à Hull, explique : « Il y a dix ans, on voulait surtout quantifier le phénomène, savoir combien d'emplois relevaient de l'économie sociale, quel pourcentage du PIB celle-ci représentait, etc. Aujourd'hui, on cherche plutôt à relever ses contributions les plus importantes. »
Depuis le début des années 80, les chercheurs ont ainsi constaté que les mouvements sociaux ont bien pris le virage de l'économie, avec l'emploi au cœur de leurs préoccupations. L'économie sociale n'a plus uniquement comme mission d'aider les plus démunis à subsister. Le travail est désormais un moyen privilégié de faciliter l'insertion de tous. « Dans les années 90, de plus en plus d'expériences ont réussi, une expertise s'est développée et la culture de l'entrepreneurship a pénétré l'économie sociale », dit Louis Favreau.
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Certaines initiatives, telles que la mise sur pied des centres locaux de développement (CLD), inspirent les décideurs et aboutissent même à de nouvelles politiques publiques, comme en témoigne la création des centres locaux d'emploi (CLE) par la ministre Louise Harel. « Aujourd'hui, l'économie sociale répond à des besoins non remplis par le public ou le privé, ajoute le chercheur. Elle correspond aussi aux aspirations de groupes qui recherchent une satisfaction dans le travail autre que le simple profit financier et elle introduit du même coup une certaine forme de démocratie et de solidarité dans l'économie. »
Cette autre « nouvelle économie » se développe rapidement, mais tout n'est pas encore gagné pour autant. « Les acteurs engagés dans cette voie sont souvent hors des réseaux d'affaires, ils manquent encore d'expertise technique, de soutien financier et de modèle pour le fonctionnement démocratique », affirme Benoît Lévesque. L'État doit les aider à s'implanter comme il le fait pour les autres entreprises, et même plus, compte tenu de leurs visées sociales. « Cependant, ces organismes doivent éviter de jouer le rôle de sous-traitants pour l'État car les entreprises engagées dans des activités marchandes risquent d'abandonner leurs idéaux au profit de la seule rentabilité économique. » Le sociologue reste néanmoins optimiste : « L'expérience du néolibéralisme a quand même permis de constater que le marché ne suffit pas à faire vivre une société. Même ses défenseurs les plus fervents admettent maintenant que des associations, des alliances, des ententes de coopération sont nécessaires pour que cela fonctionne. Or ces éléments relèvent bien plus du social que de la logique marchande. »
Paradoxalement, le néolibéralisme aurait donc eu pour effet de révéler l'importance des liens sociaux. Selon Benoît Lévesque et ses collègues, on commence à découvrir qu'on a besoin à la fois de l'État et de la société civile pour assurer le bon fonctionnement d'une économie de marché, et que chacun de ces pôles a un rôle à jouer. « Il faut maintenant en tirer des leçons... et cesser d'identifier le Bonheur intérieur brut au produit intérieur brut. »
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Une recherche bien structurée
En 1988, Benoît Lévesque fonde avec Paul R. Bélanger le Centre de recherche sur les innovations sociales dans l'économie sociale, les entreprises et les syndicats (CRISES), qui regroupe aujourd'hui 27 chercheurs universitaires appartenant à sept universités (l'UQAM, l'UQAH, l'UQAR, l'Université Laval, l'École des HEC, l'Université Concordia et l'Université de Montréal) et provenant de disciplines aussi diverses que l'anthropologie, la psychologie ou la gestion.
« Les chercheurs du CRISES analysent principalement des cas réels d'innovations sociales et mettent au point des outils théoriques et méthodologiques pour réaliser ces analyses », explique Benoît Lévesque. Quinze des 27 projets en cours, totalisant plus d'un million de dollars de subventions, portent sur l'économie sociale. À titre personnel, le sociologue s'intéresse surtout aux aspects reliés au développement économique, par exemple à la contribution des fonds de travailleurs à la création d'emplois. « Certains travaux sont orientés vers les organisations elles-mêmes. On cherche entre autres à déterminer si leurs pratiques sont conformes aux valeurs et aux principes de l'économie sociale. D'autres questions portent plutôt sur la place de cette nouvelle économie dans la société et sur le rôle que lui attribue l'État », explique le chercheur.
Depuis 1999, Benoît Lévesque codirige avec Nancy Neamtan, du Chantier de l'économie sociale, l'Alliance de recherche universités-communautés (ARUC) en économie sociale, qui associe quatre universités, l'UQAM, l'UQAH, l'UQAC et Concordia, quatre partenaires principaux, soit le Chantier de l'économie sociale, le Fondaction de la CSN, le Fonds de solidarité FTQ et Solidarité rurale, ainsi que 18 représentants du secteur, par exemple la Conférence des coopératives forestières, l'Association des centres locaux de développement (CLD) et l'Office des personnes handicapées.
L'ARUC bénéficie d'un budget de 2,3 millions de dollars pour quatre ans (1999-2002). Ses activités s'organisent autour de six thèmes : le développement local et régional, l'emploi, le développement durable, les initiatives chez les autochtones et les groupes ethniques, les services aux personnes, et le logement communautaire et social. Les chercheurs compareront également la situation au Québec avec celle d'autres pays et développeront des outils d'évaluation des impacts sociaux de ces activités.
Benoît Lévesque, acteur et observateur de l'économie sociale
Dès l'adolescence, Benoît Lévesque s'engage dans l'intervention sociale en devenant membre de la Jeunesse étudiante catholique (JEC), puis se passionne pour le cinéma social et la contre-culture. En 1970, il entreprend un doctorat en sociologie à l'École Pratique des Hautes Études à Paris, où il découvre le monde des utopistes et leurs théories. De retour au Québec en 1975, il participe au lancement du baccalauréat en sociologie de la jeune Université du Québec à Rimouski. Il s'engage dans l'action politique. En 1980, il publie avec Yves Vaillancourt, aujourd'hui professeur au Département de travail social de l'UQAM, et d'autres militants La conjoncture au Québec au début des années 80 : les enjeux pour le mouvement ouvrier et populaire. Le livre est réédité à cinq reprises et distribué à plus de 10 000 exemplaires!
L'année suivante, Benoît Lévesque devient professeur de sociologie économique à l'Université du Québec à Montréal. Il abandonne peu à peu la politique et s'engage dans des mouvements sociaux, notamment le Regroupement des coopérateurs et coopératrices du travail. En parallèle, il se lance dans la recherche universitaire, qui lui permet une participation différente au développement de l'économie sociale. De 1985 à 1995, il s'occupe de la revue Coopératives et développement (aujourd'hui Économie et solidarités) publiée par la section canadienne du CIRIEC International, une association scientifique qui s'intéresse à l'économie sociale et publique. Président du CIRIEC-Canada depuis 1995, il siège aussi au conseil d'administration de plusieurs organismes d'économie sociale. Depuis ses débuts, il a publié 20 livres et plus de 250 articles, chapitres de livre, rapports de recherches et communications scientifiques.
Valérie Borde
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