Marie-France Marin
Cerveau et mémoire
Université de Montréal

Au cours de son baccalauréat en psychologie à l’Université McGill, Marie-France Marin a réalisé un projet de recherche portant sur la reconsolidation des mémoires chez l’animal. C’est à ce moment qu’elle a eu la piqûre pour la recherche et plus particulièrement, pour les questions relatives à la mémoire. Elle considère ce sujet fascinant puisque bien que la mémoire permet à chacun de fonctionner au quotidien, elle peut aussi nuire à l’adaptation et même mener au développement de différentes problématiques de santé mentale. À la fin de son baccalauréat, cette jeune chercheure a rencontré Sonia Lupien, une experte du stress humain et de ses effets sur la mémoire. Dre Lupien est alors devenue sa directrice de recherche pour sa maîtrise et pour son doctorat, présentement en cours. Dans le cadre de ces études à l’Université de Montréal, Marie-France Marin tente de savoir si on peut modifier un souvenir traumatisant.
Lors d’une situation stressante, le cerveau envoie un signal qui se traduit par la sécrétion de cortisol. Cette hormone de stress influence, entre autres, la mémoire et les émotions. Cela explique pourquoi nous nous rappelons facilement un évènement traumatisant. Par contre, pour certaines personnes, cette mémoire très vive du traumatisme peut engendrer un trouble de stress post-traumatique. Lorsque l’information vient d’être apprise, elle se grave dans le cerveau. S’il s’agit d’un évènement traumatisant, les hormones de stress augmenteront ce processus. Pour diminuer la force du souvenir, l’administration de certains médicaments immédiatement après le traumatisme est envisageable. Ces médicaments agissent en diminuant l’impact des hormones de stress sur la mémoire. Par contre, peu de personnes reçoivent des soins immédiatement suite à un traumatisme.
Et donc, une fois le souvenir gravé en mémoire, que pouvons-nous faire? Si le traumatisme remonte à plusieurs mois voire plusieurs années, peut-on permettre aux gens d’espérer mieux vivre avec ce souvenir, en le rendant moins douloureux? Certaines recherches suggèrent qu’en se rappelant un souvenir, cela a pour effet de le rendre instable à nouveau. Il est donc possible à ce moment-là d’agir sur la mémoire, comme si l’évènement venait tout juste de se produire. Étant donné que les niveaux élevés de cortisol ont contribué à graver le souvenir en mémoire, le fait de diminuer pharmacologiquement les niveaux de cortisol, au moment où le souvenir est ramené en mémoire, aurait l’effet inverse. En d’autres mots, si on ferme le système de stress au moment où on se remémore le traumatisme, on arrive à diminuer la force du souvenir. C’est donc dire qu’il y a de l’espoir pour les gens qui vivent quotidiennement avec le cauchemar de leur traumatisme.
Quand on ne peut pas oublier!
Une heure du matin, Pierre se réveille en sueur. C’est encore ce mauvais rêve qu’il fait pratiquement chaque nuit depuis des mois. Cependant, ce cauchemar, il l’a bel et bien vécu, il y a un an, alors qu’il était soldat en Afghanistan.
Pierre souffre d’un trouble de stress post-traumatique, qui se traduit notamment par des souvenirs envahissants de l’évènement ou par des flashbacks où il a l’impression de revivre le trauma. Évidemment, ce sont des symptômes fréquents et normaux suite à un traumatisme. Chez pour certains individus, ces symptômes ne se résorbent pas avec le temps.
Gravé en mémoire…
Lorsque le cerveau détecte une menace, il envoie un signal sous forme de sécrétion d’hormones de stress, l’une d’elles étant le cortisol. Une fois sécrété, le cortisol atteint le cerveau et affecte diverses structures, notamment celles associées à la mémoire et aux émotions.
Les hormones de stress contribuent à graver profondément l’information traumatisante dans les circuits de la mémoire. L’information est pour ainsi dire téléchargée sur notre « ordinateur » et cela se passe dans un laps de temps donné à la suite du traumatisme. Une fois cette période écoulée, les informations téléchargées sont celles dont votre mémoire disposera et que vous pourrez ensuite utiliser. Le transfert d’informations sera plus important avec une connexion haute-vitesse qu’avec une connexion de base. Ainsi, les hormones de stress agissent comme une connexion haute-vitesse; elles augmentent la capacité à mémoriser les évènements émotionnels.
Peut-on l’éviter?
Des études ont démontré qu’il était possible de diminuer le risque de développer un trouble de stress post-traumatique en prenant un médicament rapidement après le traumatisme. Il y a donc de l’espoir, mais il faut agir très vite. Par contre, pour les victimes qui n’ont pas immédiatement recours à des soins, il serait difficile, voire même impossible, d’oublier. En effet, une fois que l’information est en mémoire, contrairement à un ordinateur, il n’y aurait pas de bouton « supprimer ». Du moins, c’est ce qu’on croyait jusqu’à tout dernièrement...
Se rappeler pour mieux oublier
Récemment, certains laboratoires ont étudié la possibilité de modifier la mémoire du traumatisme, et ce, même après plusieurs années. Les recherches animales démontrent qu’en rappelant le souvenir traumatisant et en administrant un médicament immédiatement après, il est possible d’en diminuer la trace. Voilà une lueur d’espoir pour les personnes aux prises depuis longtemps avec un cauchemar récurrent. C’est comme si on avait une deuxième chance de télécharger l’information sur notre ordinateur, mais cette fois, en s’assurant de débrancher la connexion Internet!
Une étude sera d’abord réalisée chez des participants n’ayant pas de trouble de stress post-traumatique. La raison en est bien simple; il est essentiel de connaître le mécanisme chez la personne ne présentant pas de pathologie, afin de pouvoir ensuite l’appliquer chez le patient. Évidemment, on ne traumatisera pas ces participants, mais on leur montrera des scènes négatives, voire dérangeantes. Puis, on attendra qu’ils téléchargent l’information en mémoire. Plus tard, ils devront se rappeler l’évènement et, immédiatement après, nous leur administrerons un médicament, nommé metyrapone, qui aura pour effet de diminuer le cortisol, une des principales hormones de stress. Si, au moment du trauma, les niveaux élevés d’hormones de stress contribuent à augmenter la mémorisation, on devrait logiquement obtenir l’effet inverse en les diminuant. En d’autres mots, le fait de réduire les hormones de stress devrait agir comme une connexion très faible ou inexistante et conséquemment, le téléchargement devrait être minimisé. On s’attend donc à terme à une diminution considérable du souvenir traumatisant.
Les résultats de cette étude pourraient avoir des répercussions importantes au plan clinique. Nous n’avons pas trouvé la pilule pour guérir le stress post-traumatique, mais nous sommes sur une piste intéressante qui nous permet de croire qu’il y a de l’espoir et cela, dans un avenir pas si lointain.
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