Dominique Lepage
Philosophie
Université Laval

La nouveauté attire, elle rend curieux. Et très souvent, on l’associe au bien. « Quand on veut vendre un produit, par exemple, le fait qu’il soit nouveau est souvent un argument suffisant », souligne Dominique Lepage, doctorante en philosophie, qui intriguée par ces questions a décidé d’en faire son objet de thèse.
« J’ai toujours eu un goût prononcé pour les questionnements relatifs au sens des choses, mais à l’origine, je pensais me diriger vers les arts. La réflexion philosophique sur le nouveau m’y ramène maintenant par un autre chemin : la capacité à produire du nouveau a pris énormément de place dans le discours artistique du dernier siècle ».
Mais comment mène-t-on une recherche en philosophie? « C’est essentiellement un travail de dialogue avec soi-même, avec les gens, et bien sûr avec les livres », décrit la lauréate. Elle tire ainsi profit des réflexions des auteurs de plusieurs époques. C’est comme si l’on réactivait la pensée des savants en prenant un point de vue critique et contemporain. Chacun d’eux étant des observateurs de leur temps, ils ont à leur manière réfléchi sur le sens de la nouveauté.
« Mais en fait, tout le monde a quelque chose à dire sur la nouveauté, et ce que j’entends m’aide à cerner la perception de la notion et ainsi à élargir ma propre vision des choses. Le plus difficile a été de délimiter le thème. J’avais l’impression que la notion de nouveauté regroupait tellement de choses qu’au final elle n’avait plus de sens propre », poursuit la lauréate.
Deux raisons ont poussé Dominique à participer au concours de vulgarisation scientifique. « D’abord, j’avais besoin de faire le point sur ma recherche et ensuite, j’étais très stimulée à l’idée de traduire un questionnement de ce type en quatre pages. Je ne l’ai pas fait seulement pour moi, mais aussi pour proposer à d’autres l’esquisse de cette réflexion qui me paraît très importante. »
Ce qui est nouveau est-il meilleur?
L’époque moderne s’est articulée autour d’un mouvement de rupture avec le passé. Il en a émergé une valeur qui s’est imposée avec force : le « nouveau ». Depuis deux siècles, les percées techniques et scientifiques attisent une curiosité joyeuse pour les inventions, les avant-gardes mènent les arts dans une recherche radicale de la nouveauté, l’enseignement s’enrichit de « pédagogies nouvelles », et s’est imposé un système économique qui repose fortement sur le dynamisme de l’innovation, de sorte que la nouveauté est aussi devenue un puissant slogan publicitaire.
On se préoccupe des dynamiques de l’innovation, par exemple dans le monde des affaires, mais la contribution de la philosophie sur cette question consiste plutôt à poser un regard large et critique sur ce que nous appelons la nouveauté, et que nous confondons souvent avec une promesse de qualité, voire de plaisir. Il ne s’agit bien sûr pas de discréditer toute nouveauté, mais d’engager une réflexion sérieuse sur une notion dont la banalité apparente et le vague persistant contribuent à faire un outil rhétorique puissant, et à embrouiller l’enjeu humain qu’il recèle.
Le terme de nouveauté couvre un large registre, touchant notamment aux thèmes de la jeunesse et de la naissance, mais aussi à celui de l’inédit. Cet optimisme de la création et de la découverte fut toutefois remis en question au 20e siècle, particulièrement à la suite du choc des deux guerres mondiales. Le cas d’Hiroshima, par exemple, a brutalement démontré qu’une innovation technique n’est pas en soi un progrès : la nouveauté advient parfois pour le pire. L’inédit est ainsi lié à l’imprévisible, avec tout ce qu’il comporte d’excitant et d’angoissant à la fois.
Mais au-delà de toute variation idéologique, la nouveauté reste intrinsèque à notre condition. Étant soumis aux éternels recommencements du cycle vital, l’humain est également producteur d’une continuité – par ses constructions, ses traditions –, sur fond de laquelle ses actions libres se dégagent comme uniques et inédites. Dans les rythmes multiples et entremêlés de l’existence humaine se croisent ainsi les divers visages de la nouveauté. Ainsi, on peut légitimement s’attendre à ce que le soleil se lève demain sur un jour nouveau, mais nul ne sait à quoi conduira l’élection d’un nouveau chef d’État.
Or si l’inconnu lié au nouveau comme inédit peut avoir quelque chose d’inquiétant, il n’en est pas moins une condition fondamentale de toute espérance. L’arrivée de personnes et de réalités nouvelles est chaque fois l’assurance d’une continuation, à la fois de la vie et de l’histoire. Cela, en soi, ne promet ni le mieux ni le pire, mais constitue une condition nécessaire à tout espoir. De là à croire que tout ce qui est nouveau est meilleur, le pas est grand, mais il a pourtant été franchi à maintes reprises ; la recherche du nouveau devenant alors idéologique. Ce glissement est sans doute attribuable en partie à une confusion des aspects de la nouveauté, de telle sorte qu’on prête à l’inédit un pouvoir régénérateur propre aux cycles naturels, où la créature naissante apparaît vierge des tares liées au vieillissement – une idée qui elle-même demande à être nuancée.
La recherche du nouveau pour lui-même implique en outre un paradoxe : à vouloir toujours du nouveau, on finit par basculer dans la répétition, et d’une nouveauté substantielle, il ne reste alors que le nom. Le philosophe Theodor Adorno avait repéré ce problème : un abus du nouveau mène à l’impression angoissante qu’à force de changements et d’excitations, rien ne change et que l’on finit par ne plus rien sentir. La nouveauté possède ce bénéfice très simple qui est de briser les habitudes et de rompre l’ennui. Or à en abuser, on finit par perdre ce que le nouveau recèle de fondamental.
En approfondissant l’idée de nouveauté, nous pouvons la délester de son poids idéologique pour accéder à ses implications fondamentales. La nouveauté touche à la structure de toute continuité pour les êtres finis que nous sommes, mortels, et pourtant créatifs et ouverts à notre avenir. Là où tout est appelé à passer, à vieillir, à s’user, à changer, toute continuation est faite de renouvellements, d’innovations, en somme de nouveauté. Celle-ci, loin d’être un simple slogan, appartient à l’indépassable condition de l’homme, et est en même temps liée à sa capacité de voir autrement et de changer les choses.
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